Nuit.

 

Face à lui, sur la droite, un village reposait calmement, niché dans la vallée. Cet essaim de pierres et d’ardoises aux fenêtres éclairées en myriades de pupilles d’ambre, abritait quelques dizaines d’âmes dans la douceur de cette nuit.

Des éclats d’opale et d’or émanant des étoiles et de la lune délavaient la cordiérite des cieux, au-dessus de l’if. L’arbre, tel une flèche végétale à la cime ondulante faisait écho à celle de l’église du village, pointe de javelot piquant le ciel en un inégal combat. Les toits reflétaient, en un geste vain de défense, la lumière azurée. Mais le ciel résistait. Il écrasait de toute sa pesanteur bleutée -chape de plomb aux reflets de saphir- les maisons, l’église et à travers elles, les femmes, les hommes et Dieu. Une onde de feu lacté s’allongea sur les collines qui enchâssaient le village, en froide coulée de lave blonde.

Le ciel se mit alors à tourbillonner en vagues aériennes, dans un ressac vertigineux d’infinitude. L’écume céleste éclaboussait le lapis lazuli en volutes de frises helléniques et avançait en maelström vers la lune, stoïque, qui lentement diluait le ciel dans les brumes alentours en vapeurs calcédoine.
Se hissant jusqu’au ciel, l’if, comme une flamme de malachite et d’ébène, se noya dans une mer en furie et ne parvint qu’à écharper une ou deux étoiles avant que l’agilité stellaire ne finisse par le vaincre.
La flèche de l’église émoussée par les escarmouches perdues, s’évanouit résignée, dans les profondeurs de la voûte qui l’absorbèrent. Nimbé de bleu céleste, le village, terrassé par l’omnipotence de la Nature éteint, une à une, ses fenêtres, pales copies d’étoiles. Le ciel, victorieux, se répandit alors sur l’ensemble du vivant et tissa son arachnéenne toile sur tout ce qu’il surplombait. Dans une danse exaltée, les étoiles, la lune et le ciel se mêlèrent sous ses yeux médusés

A l’aune de la force de la Nature, il mesura son impuissance et sa fragilité. Dans ce monde, les destinées humaines étaient intrinsèquement liées à celles du vivant.

Soudain, une forte clarté blanchit le paysage et sembla se heurter à ses paupières. Il ouvrit les yeux. Autour de lui, le cadre familier, royaume étriqué aux meubles dociles, à l’éclairage obéissant, où la Nature boutée à l’extérieur ne s’incarnait que sous les traits d’une saintpaulia chétive sur la table basse et de cet oblique rayon de soleil automnal qui le sortait de ses songes. Dans la pièce voisine, elle fredonnait When the Sun goes down. Sur ses genoux, un livre ouvert à la page de la Nuit étoilée, juin 1889 de Vincent Van Gogh.

 

Van Gogh Nuit étoilée 1889

 

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