Extraordinaire rencontre.

à F.

Par cette fin d’après-midi d’un avril pluvieux, il monta dans l’autobus et après avoir cherché du regard une place libre, vint s’asseoir à côté d’un jeune homme en pleine lecture du Château de Kafka. Il déplia son journal, et après quelques minutes, s’exclama malicieusement « un critique de film, dont je tairai le nom afin qu’il n’émerge point du légitime anonymat où le maintient son indigence, écrivait dans un hebdomadaire dans lequel, de crainte qu’ils n’y pourrissent, je n’enfermerais pas mes harengs, à propos, je crois, d’un film de Claude Zidi, deux points ouvrez les guillemets avec des pincettes: « C’est un film qui n’a pas d’autre ambition que de nous faire rire« . Voyez-vous, je crains qu’il ne se soit reproduit et notamment, dans les colonnes de ce journal. Si la caractéristique vestimentaire du con consiste en un besoin irrésistible de s’habiller comme tout le monde, il est indubitable que certains vont jusqu’à l’étendre à la pensée. » Devant l’air étonné de son voisin, il poursuivit « Dieu a dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est vrai, je sais. Mais d’abord, Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie, et puis je préfère moi-même, c’est pas de ma faute. En plus, ce qu’il n’a pas compris, c’est qu’il faut rire de tout. C’est la seule humaine façon de friser la lucidité sans tomber dedans. S’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout« .

Son voisin aquiesça en refermant son livre. Il l’écouta attentivement tout en le dévisageant, intrigué. Son apparence, assez banale, ne laissait pas supposer l’intelligence de ses propos acérés de pertinence. La persistance de cette observation minutieuse par son jeune interlocuteur lui inspira une remarque autant gênée que provocante: « J’aurais tant aimé être séduisant, plaire d’emblée, beau comme Rocard avec l’intelligence de Delon… mais, comme la chrysalide en son cocon, je suis prisonnier de ce visage d’où je ne m’évaderai jamais malgré une magnifique paire d’oreilles toujours prêtes au décollage« .

Dans le rire spontané de connivence du jeune homme, il perçut une approbation qui l’incita à prolonger cette discussion qui, pour l’instant, se rapprochait, néanmoins davantage d’un monologue. L’empathie qui s’instaurait se confirma lorsque ce dernier approuva en ajoutant: « l’apparence devient, dans nos sociétés d’image, plus encore qu’auparavant, le critère prépondérant d’intérêt, reléguant la réflexion, l’intelligence, l’originalité de l’esprit et de la personnalité à des niveaux fâcheusement mineurs ». « Et pourtant, l’intelligence est cruciale, c’est le seul outil qui permet à l’homme de mesurer l’étendue de son malheur. » rétorqua le « vif esprit au journal », « Enfin, jeune homme, ne vous alarmez pas trop de mes propos désenchantés ; vous avez devant vous, un homme en plein lendemains qui déchantent… jusqu’à l’éternité dont on nous a dit pourtant que c’est dur, surtout vers la fin« . Il lui adressa un timide sourire, se leva, rejoignit la sortie, descendit, marcha quelques mètres sur le trottoir avant de disparaître par volatilisation sous le regard interloqué de son interlocuteur.

Les propos en italique sont ceux de l’irremplaçable Pierre Desproges (9 mai 1939 – 18 avril 1988) évoqué dans cette impossible rencontre.

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