Par un soir d’Halloween.

Il y a exactement cent cinquante ans aujourd’hui qu’eût lieu cette étrange et terrible histoire.

En cette fin d’après-midi, Jeffrey Gallagher, revenait des docks en empruntant une ruelle sombre de Portsmouth. Les maisons aux façades décrépies le regardaient en coin. Du moins, lui semblait-il. Sur le trottoir, ses chaussures de cuir noir chaloupaient, imprégnées du whisky du club Crumpet’s. Sa redingote, empesée par les vapeurs humides du port et du soir, lui donnait un air accablé qu’augmentait la quasi-monochromie de ses vêtements. A moins que ce ne fut ce qu’il cherchait assidûment. Fouillant successivement dans la poche de son pantalon noir, de sa veste, de son gilet et de sa redingote, il retrouva enfin les documents remis par Stampton. Il ne les avait pas perdus. Les propos de ce dernier continuaient de tourner sans relâche dans son esprit quand les candélabres à gaz émergèrent de leur léthargie diurne et se décidèrent à éclairer faiblement les pavés de Victoria’s Road. A leur signal, la nuit chassa alors sauvagement le jour. Knock out en deux rounds.

Au loin, entrecoupant ses pensées, il entendit le bruit métallique des sabots de chevaux tirant une calèche. Machinalement, avant de traverser, il tourna la tête dans leur direction mais, bien que le vacarme grandissant se rapprochait de lui, il ne vit rien. Il demeura pétrifié longtemps après qu’ils l’eurent dépassé, toujours invisibles. Reprenant ses esprits, il traversa et heurta soudain un obstacle. Levant les yeux, il aperçut alors un visage patibulaire, le surplombant d’une tête. Les cheveux roux de cet homme flamboyaient sous la lueur du candélabre, ses traits éclairés par le dessus, durcis par ce contraste de lumière et d’ombre, encadraient un regard vide, presque mort. Fixant, notre homme, il sourit avec un rictus hostile, dégageant partiellement des canines presque animales. Jeffrey Gallagher souleva son chapeau, et bredouilla des excuses à l’homme qu’il venait de bousculer. D’une voix caverneuse, ce dernier répondit « Cette fois-ci, ce n’est pas grave, Monsieur Gallagher ». Il eût beau le dévisager, il n’avait pas ne serait-ce que l’impression confuse de le connaître. Alors, comment savait-il son nom, pensa-t’il. Pourtant, une intuition lui souffla de ne pas poser de questions. Il souleva à nouveau son chapeau et prit congé hâtivement.

Du trajet qui le ramenait chez lui, il n’aperçut pas grand-chose, pris dans un brouillard intérieur qui l’absorbait et l’extrayait de la ville. Il tourna la clef dans la serrure, se baissa pour ramasser un pli cacheté glissé sous la porte et saisit une lampe à huile sur la console. Il l’alluma et ôta sa redingote. Muni de la lampe, il monta, dans un faible halo, les quatorze marches de l’escalier qui mourraient dans le salon. Il posa la lampe sur le buffet et son cœur s’emballa. Dans le fauteuil de velours vert, l’inconnu qu’il avait bousculé, l’attendait assis. Le souffle coupé par la stupeur, il ne put dire un mot. Dans un geste fiévreux, il saisit la lampe. Celle-ci venant de le brûler, il la lâcha. Dans la chute, la mèche s’éteint. L’obscurité enveloppa un cri déchirant qui retentit soudain, précédant un effroyable fracas qui envahit l’escalier. Puis, le silence se réinstalla dans la maison. Un silence plus effroyable encore puisque plus rien ne vint le rompre.

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