Temps go argentique.

Quand L. entra dans la chambre, elle la vit, posée sur la moquette. En s’approchant, elle reconnut son portrait. Prestement, comme on efface des preuves, elle la rangea dans une boite et l’enterra dans un tiroir. Puis L. prit le débardeur de coton qu’elle avait laissé sur son lit pour finir de s’habiller et sortir.

Assise sur un banc, L. anéantissait un casse-croûte en dévorant Les Enfants Terribles de Cocteau. En s’étirant, elle desserra un peu les doigts du livre et, planant dans un vol de feuilles mortes, la photo rejoignit la terre et les mégots du square. Encore lui ! murmura-t-elle silencieusement et intérieurement. Quelques secondes d’éternité la figèrent dans une stupéfaction bleue. Un gravier sur la bouche semblait tenter de le faire taire mais il la fixait dans une dédicace sans mots dits et L. ne pouvait le quitter des yeux. D’une main tremblante, elle ramassa sa photo à ses pieds et la glissa doucement dans son sac. Pendant quelques minutes, L. lut des lignes incolores. Puis, doucement, le texte s’empara à nouveau d’elle et les mots reprirent un sens, interdits, décontenancés.

La nuit fut peuplée de cauchemars grimaçants, d’une étrange réalité et à la peau moite. La tête lourde de souvenirs qui se bousculaient dans la houle, L. se leva. La journée fut aussi ennuyeusement calme que la nuit avait été furieusement agitée.

Et les jours passèrent, fades, déchaînés, complices et blues.

L’eau cavala sur son corps en effaçant le gel douche, le shampooing, le stress. Mais quand L. tendit la main vers la serviette, ses doigts rencontrèrent une toute autre texture que textile. Un frisson électrique la parcourut quand elle vit cette maudite photo, posée fièrement sur l’éponge. Le temps s’arrêta pour regarder la scène. Et l’eau de ses cheveux tomba en goutte-à-goutte réfrigéré sur sa peau séchée par l’air mutin.

L. alluma l’ordinateur qui resta de marbre. Le fond d’écran toucha le fond de l’abîme : en dix-neuf pouces, il exposait orgueilleusement cette obsédante argentique devenue numérique.

L. l’éteignit rageusement. Mais l’argentique était restée imprimée dans le dédale de son cortex et se superposait à tout ce que son regard caressait. Comme pour l’en arracher, elle appuya les mains sur ses tempes, son front. En vain et contre tout.

Quelques jours vinrent en répits et des nuits en tourments dans ce tango argentique où le temps va, engrenage mécanique.

Ses cauchemars tressaillaient d’une fièvre contagieuse qui ne la quitta pas au réveil et, péniblement, L. ouvrit les yeux, respirant l’oppression de l’air brûlant. Autour d’elle, des dizaines de répliques de cette photo de lui, disséminées en un essaim compact sur le lit, l’entouraient.

À force d’être si présent, le passé ne cessait d’être avenir.

©V.T.


Bande son écoutée pendant l’écriture : Let’s Tango in ParisThe Stranglers (ici)ElectrocutangoElectroctango (ici) & Maniac LoverThe Hillbilly Moon Explosion (ici)

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