Fatum ?

 

En début de semaine, Marishla m’a dit qu’elle aimerait que j’écrive une suite au Visiteur ou à Un soir, en novembre. Pour lui faire plaisir, je lui ai promis d’essayer quand mon écriture serait débloquée en n’écrivant que pour elle. Et vu que depuis hier soir elle est débloquée…

Donc, voici la suite du Visiteur écrite seulement pour toi, Marishla. Bisous, mon amie.


 

Les nuits passèrent en accéléré, à pas de voleur. Rien ne se reproduisit. Et Sybille finit par cesser son questionnement intérieur.  Les mois arrachèrent consciencieusement les pages du calendrier et s’incarnèrent en fragments mélancoliques, en minutes grises et en petites éternités de joie. A peine le ressac de la mémoire ramenait-il parfois à la surface le souvenir de cette singulière visite.
Sybille ne ressortait plus que rarement les photos qui avaient figées la présence  de son chat au fil de son enfance dans des séquences insolites, heureuses ou sans particularités de prime abord.  De toutes façons, les pages des albums photos se tournaient dans son coeur avec une régularité de métronome. Ses yeux verts aux multiples expressions, sa présence réconfortante, sa démarche féline, son pelage soyeux, ses miaulements aux innombrables intonations et intentions se projetaient dans son esprit en panoramique. Et, à la différence d’un impassible recueil de photos, les émotions greffées sur ces clichés restauraient le relief de son être.

Les jours passèrent donc. Jusqu’à  cette nuit, venue à pattes de velours, qui allait marquer au fer rouge sa vie. Vers deux heures, l’insomnie chassa Sybille du lit. Le couloir, tâché d’éclats de lune, lui sembla plus long qu’à l’accoutumée. La fatigue ineffacée par un repos insuffisant sans doute. Des papillons voletaient devant ses yeux. Mais il était peu probable que des papillons s’agitent dans un couloir, une nuit de janvier.  Elle les chassa d’un revers de main agacée. En vain. Coincée entre le sommeil et le réel, plongée dans ses pensées embrumées, elle ne s’aperçut pas immédiatement de l’inhabituel qui s’était installé dans le salon.  Une rapide exploration visuelle lui révéla l’intrus. Elle esquissa un sourire et la douceur envahit son regard avant de s’incliner légèrement  comme d’autres devant leurs idoles.

 
– Bonjour ta Grandeur. Tu es revenu ? C’est bien toi, n’est-ce pas

Il miaula d’une façon certainement approbatrice. Mais Sybille ne pouvait en être sûre ne parlant que le matou débutant.

– Tu sais ? Je me suis souvent demandée le sens de ta visite. Même si j’aurais probablement plutôt dû m’interroger sur l’aspect technique qui la permettait. Mais j’imagine que ces deux points resteront sans réponse.

 

Il ferma les yeux d’un air d’entendement.

 

– Tu m’as si longtemps manqué. A ta manière, tu étais mon meilleur ami.  Avant que je finisse par me résigner, accepter et même m’habituer à ton absence. C’est affreux de s’habituer à l’absence des êtres que l’on aime pourtant toujours même après leur mort. Même quand il ne s’agit pas d’un être humain. Quelque chose meurt et pas seulement en nous. Un pan de notre vie se lézarde, le champ des possibles se rétrécit en peau de chagrin et, parfois, les regrets flottent tels des cadavres en décomposition.  Mais bon je te dis ça inutilement puisque tu ne sais pas ce que c’est.

 

Sous le poids de ces pensées, elle sentit ses jambes faiblirent et s’assit. Après l’avoir fixé quelques minutes, il sauta sur ses genoux. Comme avant. Et c’est là que se produisit une étrange manifestation. Plus étrange encore que toute cette scène. Par ce contact, le présent fondit dans le passé plus vite qu’un flocon de neige dans  sa main, fusionna et recomposa un avenir que Sybille entraperçu avant qu’il s’évapore.

 

Ce fut cette nuit là que Sybille disparut.

 

© V.T.

 

 

 

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